Les coopératives d’habitants, des outils pour refonder la ville durable

Yann Maury, docteur d’Etat en Science politique, professeur à l’Université de Lyon (ENTPE)
jeudi 8 décembre 2011
par webmaster

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Dans nos sociétés contemporaines de marché, le logement est pour l’essentiel devenu un objet de spéculation financière et de rente, un objet à « forte intensité capitaliste » (Jean louis Laville 2006). La sphère immobilière s’est ainsi « désencastrée » (disembedded) (Karl Polanyi) de la cité qui en a perdu le contrôle. Participant à cette « insouciante activité du marché » (David Bollier.2003) et à ses effets, une chaine immobilière marchande à étages multiples s’est mise en place : du repérage d’un foncier, en passant par la conception du projet immobilier, le choix requis des matériaux et des techniques de construction, l’octroi d’un prêt, l’établissement d’un prix de revient, de vente et la définition de marges financières ... Dans ce concert, chaque opérateur qui y a partie liée, entend dégager un surplus et satisfaire son intérêt immédiat. Et ce, au détriment de la fonction vitale et universelle d’un droit à habiter, prié de s’effacer derrière la somme des intérêts privés.

Le résultat enregistré est paradoxal : le logement neuf produit par le marché immobilier dans la cité contemporaine est à la fois abondant, de grande qualité, tout en demeurant dans le même temps parfaitement inaccessible aux plus démunis - et donc rare, compte tenu de son coût. Or, tournant le dos aux schémas, réponses, pratiques et discours dominants sur le logement et l’habitat populaire, qui renvoient à tout coup à la « crise », à la « pénurie » et au « malvivre » urbain, des modes de faire alternatifs fournissent un contenu effectif au concept d’éco-habitat abordable : les « coopératives d’habitants » et « Community land Trusts », mobilisées comme outils de l’abondance (Maury 2009), opèrent un travail « d’administration de la preuve »(Durkheim) qui invalide le discours ambiant sur la pénurie tout en offrant des perspectives pour refonder la ville coopérative.

Qu’elles relèvent du modèle coopératif latin (Italie, Argentine...)ou anglo-saxon (Ecosse, USA..), ces organisations humaines de petite taille produisent et donnent à voir des pratiques effectives d’entraide commune et de coopération équitable (John Rawls) qui, dans une démarche de recyclage urbain (changement d’usage de bâtiments publics laissés vacants ou réutilisation de friches urbaines à l’abandon), de mobilisation démocratique et de création de richesses partagées (E. Ostrom.2007), replacent les habitants non banquables au coeur des dispositifs immobiliers et des métropoles urbaines (à Rome, Milan, Buenos Aires, Londres, Burlington…). Ces pratiques innovantes, qui revendiquent de nouvelles frontières du droit et s’adossent à des formes innovantes de mobilisation et de régulation publique locale, apportent - au passage – un démenti non négligeable aux logiques urbaines de « l’entre soi » et à leur caractère prétendument inéluctable.

Ce faisant, les coopératives d’habitants se confrontent aux exigences solidaristes qui fondent le développement durable : exigences à la fois horizontales, vis-à-vis de nos contemporains les plus démunis et verticales, d’une génération à la suivante.

Projection du film La Boccà della verità (Durée 30 mn) Pour regarder ce film, cliquez sur ce lien :
http://www.youtube.com/watch?v=mO97Ge2GYEY

La légende
Depuis le Moyen Age, une croyance populaire romaine veut que toute personne soupçonnée de crime, de faux serment, d’acte grave dissimulé, fût soumise à « l’épreuve de la Bouche de Vérité », qui happait la main et arrachait les doigts, en cas de mensonge avéré.

A Rome, les intérêts antagonistes qui opposent la coalition des promoteurs immobiliers et des propriétaires fonciers d’un côté, à celle des « coopératives d’habitants », aidées par des organisations de défense des locataires - comme l’Unione Inquilini - de l’autre, structurent sur un temps long l’évolution urbaine de la cité romaine.

Pour les premiers, c’est la loi du profit qui prévaut. Avec pour conséquence le renvoi des précaires et des classes moyennes, toujours plus loin en périphérie urbaine : à 30 km, 40km du centre de Rome, dans des espaces relégués, qui ne disposent pas des équipements nécessaires qui font et qui fondent la ville.

Pour les seconds, il s’agit tout à la fois d’éviter le gaspillage patrimonial public vacant (groupes scolaires, bâtiments publics divers...) en le recyclant au profit de populations victimes de processus de précarisation et d’expulsion, tout en cherchant à refonder une ville plus solidaire et plus humaine.

De manière symbolique, notre itinéraire romain au sein des coopératives d’habitants, consiste à mettre les uns et les autres « à l’épreuve de la bouche de la vérité ».

Yann Maury, Docteur d’Etat en Science Politique, chercheur et enseignant à l’Ecole nationale des travaux publics d’Etat (ENTPE), est l’auteur du livre « Faut-il réinventer le logement social et populaire en Europe ? »(2006) et « Les Hlm. L’Etat providence vu d’en bas » (L’harmattan 2001). Il a conduit des recherches depuis 2004 sur Londres (le temporary housing) et Rome ( les coopératives d’habitants constructeurs) qui montrent qu’il existe des solutions alternatives à la pénurie de logements.

Bibliographie

- Yann Maury. 2001. Les Hlm. L’Etat providence vu d’en bas. coll. Logiques politiques. L’harmattan. 280 pages.

- Yann Maury. 2006. Le logement social à Londres, Rome, Berlin, Barcelone. In les cahiers du CPVS.

- Yann Maury. 2006. Faut-il réinventer le logement social en Europe ?. Editions du CERTU.

- Yann Maury. 2007. Entre savoir-faire légitime de l’expertise et savoir-faire des habitants, une comparaison France/ Italie. In Le contrôle de la qualité des logements. A la recherche de solutions nouvelles. Editions BRUYLANT. Bruxelles.

- Yann Maury. 2007. Le droit au logement opposable. Pouvoirs locaux.

- Yann Maury. (Dir) 2008 Les coopératives d’habitants en Europe, une troisième voie pour le logement populaire. Editions du CERTU.

- Yann Maury. collectif : Développement durable, Communautés et Sociétés. Université de Haute-Alsace.

- Yann Maury. (dir). 2009. Les coopératives d’habitants. Méthodes, pratiques et formes d’un autre habitat populaire. Editions BRUYLANT. Bruxelles. Nouvelle édition nov. 2011.


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